« Séraphitus s'appuya sur son talon droit pour relever la planche longue d'environ une toise, étroite comme un pied d'enfant, et qui était attachée à son brodequin par deux courroies en cuir de chien marin »

Cette phrase est tirée d'un roman de Balzac peu connu : Seraphita, 1833. On la trouve dans  l' Encyclopédie du ski, publiée en 2005, soit quelques mois avant les JO de Turin, aux éditions Hermé par Jean-Jacques Bompard, issu d'une vieille famille du Briançonnais... 

De la Préhistoire au XVIIIe siècle

ile de rodoy norvège peinture rupestre

Le ski semble exister depuis la Préhistoire en Scandinavie. Les premières gravures rupestres nous montrent des ébauches de skis se situant vers 4000 avant JC. On a en outre exhumé en Norvège des restes de ski datant de plus de 4000 ans dans des tourbières scandinaves. L’origine du ski est attribuée aux pays nordiques : Finnois de Baltique et Toungouzes de Sibérie orientale, deux tribus qui vivaient dans une zone comprise entre le lac Baïkal et le mont Altaï.

Plus près de nous, Jean-Baptiste Barthélémy de Lesseps (1766-1834) était diplomate et explorateur et il pourrait bien être le premier skieur français, il était  l'oncle de Ferdinand de Lesseps: en 1785, il est débarqué sur la côte pacifique russe pour rejoindre la France alors qu'il participait à l'expédition Lapérouse. Lapérouse lui a remis des documents à rapporter à Versailles (cartes et notes).  de Lesseps traverse la Sibérie en traîneau et expérimente le ski qui le fera cheminer plus vite...

Le XIXe siècle

En 1878 le'alpiniste grenoblois Henri Duhamel (1853-1917) introduit la pratique du ski dans son cercle d'amis et crée le premier ski-club de France. 

Dans le briançonnais, De 1880 à 1890, on construit des fortifications  sur les plus hauts sommets, plus hautes que celles de Vauban :  l'artillerie a progressé, les canons tirent plus loin, c'est la première Triplice, alliance conclue entre l'Empire d'Allemagne, la double monarchie austro-hongroise et le Royaume d'Italie, les relations internationales sont tendues et en 1890 le 159e Régiment d'Infanterie rejoint Briançon. Les raquettes ne suffisent plus aux militaires pour se déplacer. 

en 1894 le lieutenant Auguste Monnier qui connaît le ski depuis un séjour en Norvège, propose au ministère de la guerre des expérimentations à ski : en vain... le ministère de la guerre prétend (sans aucun cynisme) que le déplacement à ski sur les pentes expose à des chutes mortelles... 

L'introduction du ski en briançonnais

en 1897 : le lieutenant Widman d'origine suédoise gravit le mont Guillaume (embrunais) à ski.

 

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Charles Eric Widman naît en Suède le 16 octobre 1860. En 1897 il sert en qualité de lieutenant au 28 ème bataillon de chasseurs alpins en garnison à Embrun. Pratiquant le ski, il veut démontrer que ce moyen de déplacement sur la neige est plus rapide que les raquettes alors en dotation dans les troupes de montagne. Le 12 février 1897, il part à 5 heures de la gare, skis sur l'épaule et atteint le sommet du Mont Guillaume à 10h30 après avoir gravi 1681 m de dénivelé positif. 
Il attend que le soleil déjà actif à cette époque de l'année décline pour entamer la descente qui durera 1h30 sur un manteau neigeux durci. Il réalise ainsi la première ascension à skis dans les Alpes Françaises.  (site du Club Alpin Français d'Embrun)

Mais Widman sera raillé car le temps qu'il a mis pour sa course ne prouve rien de révolutionnaire. Il a dû en effet attendre que le soleil se couche pour redescendre.

En 1900, le capitaine Clerc se voit offrir une paire de patins norvégiens achetés à Genève par sa femme. Il convainc le ministère de débuter des essais à ski en 1901-1902.

C’est à Briançon que va apparaître et se développer le ski militaire. Les premiers militaires sont formés et dès 1904 Clerc crée une École de Ski à Briançon, où les unités alpines enverront des élèves. D’où le surnom du "Régiment de la Neige".

Le 159e RIA utilise la photographie pour propager la pratique du ski. Un atelier de photographie est créé. le sphotos sont publiées par des éditeurs de cartes postales.

le fameux arrêt briançonnais

Les premiers fabricants de ski fleurissent dans la vallée de la Guisane, pin sylvestre, mélèze ou pin cembro sont utilisés. On fabrique des moules à ski en mélèze pour donner la courbure aux planchettes. parmi eux : Béraud Jules-Joseph au Lauzet, Salle Edouard, Taravelier Louis à Villeneuve, Jourdan Antoine à Saint-Chaffrey, mais aussi Rostolland Léopold à Névache, Viotto François à Plampinet, Vallier Félix-Lucien à Val-des-Prés...

capitaine clerc et pionniers du ski (site du musée militaire de Lyon)

 Le capitaine Clerc et les pionniers du ski (site du Musée militaire de Lyon)

 Le premier concours international de ski

Il se déroule à Montgenèvre les 11 et 12 février 1907. Concurrents et spectateurs sont logés à Briançon, On monte en diligence-luge à Montgenèvre, ce qui provoque un trafic intense de luges attelées et des problèmes de stationnement ! Les disciplines sont le bobsleigh, la descente et le saut, qui demande la construction de tremplins en terre recouverts de neige. Leur construction pérenne va faire de Montgenèvre la première station de ski, jusqu'à la construction de la première remontée mécanique, un téléski fourche à deux places.

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L'Albatros, qui était exposé au musée du ski à Briançon jusqu'en 2015, date où le musée a fermé ses portes.  (© Denis Vialette)

En février 1910, a lieu la première descente de bobsleigh sur route à Briançon. Elle est remportée par Alphonse Salle, sur le tracé Montgenèvre-La Vachette, avec le bob "Prudent". Alphonse Salle est un horloger bien connu à Briançon car c'est lui ou ses frères qui ont installé la plupart des horloges mécaniques d'édifice du Briançonnais, mais c'est un autre histoire. Le bobsleigh de la victoire est en bois, la direction à ficelles ! En 1938, Pierre Salle, Henri Comte, Xavier Rapin et Marius Salle construisent "L'Albatros" qui va remporter de nombreux prix de 1939 à 1954 ! 

 

Le ski au village : le ski utilitaire

Mais l'histoire du ski, c'est aussi et surtout l'histoire des villages. La neige est d'abord synonyme de danger, de vie recluse. "Neuf mois d'hiver, trois mois d'enfer" est l'expression partagée depuis longtemps dans nos montagnes... C'est pourquoi on cherche à se déplacer en luge, appelée "ramasse" dans les Hautes-Alpes, raquettes aux pieds, et ce depuis le Moyen-Âge. Les enfants font du ski après l'école sur des douves de tonneaux. "On se faisait gronder par les parents quand on faisait du ski, on risquait de se casser une jambe ou de s'enrhumer !" Propos recueillis auprès de Pierre Flandin par Elsa Giraud.

"Le jeudi et le soir après l'école, les enfants se réunissaient à la descente des Crozes, pour faire du ski ou de la luge. Bien que très occupés à la maison, les jeunes avaient le dimanche pour aller skier. Certains se servaient de douves de tonneaux. Au milieu, des lanières de cuir tenaient le pied. Les skis étaient faits de planches de frêne mises dans l’eau chaude pendant 48 heures, pliées avec une presse pour former la spatule. La piste la plus fréquentée était celle des Crozes, aux Gillis.

A Pra-Reboul on skiait dans la côte de la Balmette qui était sans arbres. Les vignes de ce hameau ne permettaient pas de faire du ski. Luge, bob, patins sur le lac, et même hockey sur la route gelée composaient les jeux d'hiver. Les adultes avaient d'autres "jeux" : déneigement avec un cheval attelé au chasse-neige, taille de la glace du lac à la scie "passe-partout". Les blocs de glace étaient transportés en train jusqu'à Marseille où on les utilisait pour conserver la viande. Déneigement "rémunéré", enfin, de la gare et des voies de chemin de fer." Témoignages recueillis à La Roche-de-Rame chez des personnes nées entre  1912 et 1932 par Colette DUC - site de l'association Patrimoine de La Roche-de-Rame.

 

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Le ski est également utilitaire et permet d'aller se ravitailler aux hameaux voisins.

À Crévoux, c'est à ski que l'on va ramasser les graines de mélèze, au moment de la reforestation.

À Névache, Julien Guillaume part à ski chercher des médicaments à la pharmacie de Briançon. Le curé va à ski dire la messse...

À Aiguilles, la famille Faure va à ski chercher du foin en altitude... (quelques résultats des recherches d'Elsa Giraud)

"Les voltigeurs du Bric-Froid" est une société créée dans les années 1930 au Roux d'Abriès pour promouvoir le ski et permettre des "relations suivies avec les villages voisins qui sont des centres de ravitaillement" (statuts de la société) en photo : Marguerite Apignani, membre des "voltigeurs" au Roux en 1938 (collection Elsa Giraud).

 

 

 

 

Années trente, les premières stations

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Le ski devient un sport, pratiqué pas seulement par les militaires et on voit l'ouverture des premières stations :

Après la "doyenne" Montgenèvre au début du XXe siècle, une station est créée à Aiguilles en 1931, avec un "fil-neige" comme seule remontée mécanique, par des queyrassins exilés en Amérique du Sud et qui reviennent chaque année dans leur village.

1935, Serre-Chevalier ouvre sa première station, avec un téléphérique inauguré en 1941 à Chantemerle.

En 1937, Crévoux dans l'Embrunais possède une auberge de jeunesse sans remontées mécaniques, et le 8 janvier 1938, est inaugurée la station du Mélezet des Orres (photo prise au musée des Orres).

Le ski devient synonyme de plaisir et de sports d'hiver. Toute l'économie des Hautes-Alpes s'en voit transformée. Paysans, éleveurs, artisans vendent des terres, deviennent hôteliers, restaurateurs, moniteurs de ski, employés des remontées mécaniques... les stations de ski deviennent les villes nouvelles de "l'or blanc", le ski utilitaire disparaît avec l'arrivée de la voiture et les progrès du déneigement.

Ski et tourisme sont devenus au XXe siècle les artisans de la modernité en montagne... mais pour combien de temps encore ? Le changement climatique que nous sommes en train de vivre privera-t-il les Alpes de neige ? Il faudra alors inventer une autre forme de tourisme, quand celui-ci est la principale source de revenus du département des Hautes-Alpes !

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Station Les Orres 1600

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Le musée des Orres chef-lieu est doté d'un espace dédié au ski...

 

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Merci à Corrine Cirio, guide-conférencière de l'Embrunais, à Elsa Giraud, historienne et guide-conférencière pour ses recherches et sa brillante conférence sur l'histoire du ski, à Colette Duc pour ses recueils de témoignages au sein de l'association Patrimoine de La Roche-de-Rame...

Et spéciale dédicace à François et Fabien, saisonniers parmi tant d'autres, qui préparent, règlent, fartent, rangent, sortent, louent, vendent vos skis et vous permettent de dévaler encore sur les pistes damées et entretenues par d'autres saisonniers, à tous ceux qui vous tendent la perche et assurent votre sécurité, au personnel de l'hôpital de Briançon qui assure l'après-vente jour et nuit  !

À notre championne familiale, Lilou, (7 ans et pas toutes ses dents), qui va commencer son stage de ski dès cet après-midi à l'Ecole de ski buissonniere de Villeneuve l'Aravet (Serre-Chevalier) !